Le tour du Kazakhstan en train

Je suis arrivé le 16 septembre à Almaty et j’ai apprécié l’accueil chaleureux qui m’a été réservé ; j’ai visité quelques beaux monuments de la ville, ses musées, la station de ski de Shimbulaq, le canyon de Sharin, la lac de Kol’Say – j’ai même eu le droit à un spectacle de cirque qui m’a été totalement réservé où j’ai pu voir des acrobaties, un numéro de dressage de chevaux, des acrobaties sur cheval et j’ai même vu un ours en scène que j’ai caressé ensuite (les poils ne sont pas doux d’ailleurs).

En outre, j’ai été sollicité de toute part par la presse ; j’ai donné de nombreuses interviews. J’ai aussi donné des conférences ; que ce soit à l’université d’Almaty mais aussi devant les étudiants de l’Alliance Française… J’avais tant de sollicitations à mon arrivée, moi qui avait vécu en solitaire sur les routes me menant au Kazakhstan, que je me suis retrouvé débordé, à la limite du burn-out !!!

Gare d’Almaty 2 en compagnie de Gulshat.

Après ces moments bouillonnants qui ont duré deux bonnes semaines, le calme était enfin revenu. Mon visa expirait début novembre et j’avais bien l’intention de profiter pleinement de l’Asie Centrale avant de reprendre l’avion : il me restait un bon mois. Dans cette attente, j’avais stocké mon vélo et mon gros sac contenant notamment mes affaires de bivouac dans la réserve du magasin Breton Yves Rocher tout près de mon hôtel à Almaty. J’avais l’intention de bouger…

J’ai eu quelques atermoiements liés, bien évidemment, au contexte sanitaire. En effet, j’avais bien l’intention de visiter le tout proche Kirghizstan. En effet, début octobre, le gouvernement Kazakh devait émettre un décret autorisant les ressortissants français à pouvoir entrer au Kazakhstan sans visa (c’est à dire sans faire de démarches préalables et fastidieuses dans les ambassades, juste en présentant son passeport valide à la frontière). L’idée étant de sortir du Kazakhstan pour me rendre à Bichkek, la capitale du Kirghizstan, distante d’Almaty d’environ 250 kms, et de descendre par la route jusqu’à Osh en passant par le barrage de Toktogul, un chef d’oeuvre industriel soviétique, pour entrer derechef en Ouzbékistan, à Andijan, traverser la vallée du Ferghana, passer à Toshkent et rentrer de nouveau au Kazakhstan pour récupérer mes affaires à Almaty puis prendre l’avion pour Paris.

Mais hélas, ce décret a joué l’Arlésienne avec moi. Il fallait que je prenne une décision. Une rumeur indiquait que le dit décret pourrait paraître à la mi-octobre… J’ai donc décidé de visiter le Kazakhstan en train et de faire en sorte de me retrouver, mi-octobre dans la capitale Noursultan afin d’avoir plus de facilités à rejoindre le Kirghizstan dans la cas où le décret serait paru.

Le 7 octobre, je mes suis donc rendu dans à la gare d’Almaty, dont la conception soviétique rend cette infrastructure particulièrement jolie et graphique afin d’y acheter mon billet pour Oskemen (Oust-Kamenogorsk). 26 heures de train étaient nécessaires pour rallier cette ville.

Le 8 octobre à 18h45, j’étais à la gare d’Almaty 2. Le train était sur le quai et une foule de voyageurs allaient et venaient dans une certaine effervescence. Certains transportaient des gros sacs de marchandises tandis que d’autres, comme moi, se contentaient d’un petit bagage. Des petits vendeurs installés d’un bout à l’autre du quai vendaient toutes sortes de victuailles destinées à être bues ou mangées durant le trajet.

Le voyage en train au Kazakhstan est un voyage dans le voyage, une invitation à l’errance et au rêve. Le train traverse les paysages à l’allure de 60-70 km/h et c’est pourquoi les trajets sont longs, qui plus est dans le 9ème pays le plus grand du monde (le pays fait 4,3 fois la France). Avant de monter dans on wagon, il faut présenter son billet au chef de wagon. Ce dernier est le référent de la compagnie des chemins de fer pour tous les voyageurs du wagon (il y a en donc autant qu’il y a de wagons arrimés à la locomotive). Après la vérification du billet, on est autorisé à rentrer s’installer. Il faut rechercher son compartiment et sa place. Chaque compartiment contient 4 couchettes et sur chacune d’entre-elle se trouve une parure de draps et un serviette, le tout emballés dans du plastique. A l’entrée de son compartiment, il faut repérer sa place (couchette en bas ou en haut, à gauche ou à droite), sortir les affaires dont on aura besoin durant le trajet et ranger son sac sous la couchette bas. Dans la foulée, il faut faire son lit car, cette opération est un peu plus délicate lorsque le compartiment est rempli vu son exiguïté. Ces opérations achevées, on peut retourner sur le quai dans l’attente du départ afin de profiter d’être à l’air libre avant d’être enfermé.

Un coup de sifflet de se fait entendre suivi d’une certaine effervescence : c’est le départ et les voyageurs sont invités à monter dans le train. Les fumeurs tirent frénétiquement les dernières bouffées de leur cigarette, les couples s’embrassent et les familles se séparent. Les portes du train se ferment. C’est parti, le train s’ébranle dans la nuit, vers l’aventure…

Une petite affichette de format A4 installée dans le couloir indique toutes les gares qui seront desservies par le train et le temps d’arrêt à chacune d’entre elles. La durée des arrêts est très variable : 2mn, 5mn, 10mn, 15mn, 20 mn et même 45mn parfois. Cette information est très importante pour le cours du voyage car c’est aussi un moyen d’organiser ses ravitaillements. En dehors de mes sachets de thé, de mon café en poudre, de mon sucre, de ma tasse et d’un paquet de biscuits, je n’ai rien pris. Or, le voyage étant long, il faudra bien que je me nourrisse sur la route…

Dans le premier temps du voyage, on fait connaissance avec les personnes qui partagent son compartiment. Nous allons devoir cohabiter pendant plus de 24h et à ce titre, il convient de s’accommoder du mieux possible avec ses compagnons de voyage dans la mesure où nous allons passer de nombreuses heures ensembles.

Les paysages du Kazakhstan défile depuis les fenêtres du compartiment. Les steppes alternent aux grandes plaines sur lesquelles évoluent de temps à autre, tantôt un troupeau de chevaux, de moutons ou de vaches et plus rarement des chameaux. Parfois, le train peut rouler une demi-heure consécutive sans croiser une habitation, ou même un arbre…

La cadence lancinante du train berce tout autant qu’il empêche de dormir. Les essieux qui grincent, le bruit répété du roulement des roues sur le rail, les portes qui claquent et un klaxon retentissant de temps à autre rythment la complainte du train qui s’ébranle. Mais bientôt, tout ralenti : les habitions, disparates jusque là, se font plus présentes jusqu’à faire une ville. Nous arrivons en gare et le train va s’arrêter.

Déjà les fumeurs patentés se pressent vers la porte et attendent frénétiquement l’ouverture de la porte pour allumer la cigarette qu’ils ont à la bouche. Le train est à l’arrêt, et une agitation règne dans le couloir du wagon.

Sur le quai les voyageurs sont sollicités par les nombreux petits vendeurs qui grouillent le long du train. Une femme passe avec quelques poissons séchés à la main tandis que devant une gargote garnie de bouteilles de sodas et d’eau, de paquets de gâteaux et de nouilles chinoises, une femme fait frire du poisson dans un woke. Non loin de là, des brochettes sont en train de cuire sur un barbecue en dégageant une bonne odeur de mouton grillé. On trouve aussi des pastèques et des melons disposés à même le sol. A l’intérieur des magasins, on trouve tout ce qu’il faut pour voyager en toute quiétude : certes, il y a à boire et à manger mais aussi de quoi se laver, des cigarettes ou encore de la vodka.

Pendant que les voyageurs sont à vaquer à leurs occupation durant l’arrêt du train, un cheminot muni d’un bâton au bout métallique tape un coup bref sur les toutes les boites d’essieux de chaque wagon d’où s’échappe un staccato qui n’aurait pas démérité lors d’un concert de musique contemporaine.

Le train est arrêté depuis 15 mn mais déjà, l’activité du quai périclite. Beaucoup de voyageurs se sont ravitaillés et sont retournés à leurs compartiments. Seuls les retardataires et les fumeurs occupent encore le quai.

Mais bientôt, le sifflet du chef de gare retentit et les derniers voyageurs à quai remontent dans le train, jusqu’au prochain arrêt.

Le « club sandwich »local mais avec un rapport qualité/prix imbattable.

A l’intérieur du compartiment, il y a une tablette mais celle-ci est bien souvent trop petite pour contenir les quatre couverts et toutes les victuailles. Une personne se charge d’aller remplir les tasses d’eau chaude au fond du wagon – le thé est une institution ici. Le pain est découpé en morceau et les saucissons en rondelles. Quelques kurts traînent dans leur poche plastique. Un plov acheté dans une gargote est placé au milieu de la tablette. Quelques pommes disposées ici ou là. La bouteille de vodka est sous la table. Mes compagnons de compartiments sont prévoyants, il y a quatre petits verres rapidement remplis.

Bien évidemment, il est interdit de fumer dans le train mais la dépendance à la nicotine rend les individus audacieux, y compris lorsque la police est à bord. Et c’est ainsi que certains vont griller leur cigarette dans cet espace quasi à l’air libre entre deux wagons.

L’ambiance est apathique et calme entre deux gares. Dans le couloir, certains voyageurs, accoudés aux fenêtres, regardent le paysage et se perdent dans celui-ci tandis que d’autres, affalés sur leurs couchettes, les écouteurs sur leurs oreilles, se perdent sur l’écran de leur téléphone portable. Enfin, certains essaient de trouver le sommeil dans le cliquetis infernal des essieux qui glissent sur les rails. Et de jeunes enfants s’inventent des jeux pour échapper au temps.

Pour se rendre au restaurant, il faut cheminer à travers les wagons. Une grande cuisine, un bar en bois brut et des tabourets installés sur son long. D’immenses baies vitrées devant et derrière le bar laissent entrevoir le paysage qui défile. Un mécanicien est attablé au bout du comptoir, un plov et une tasse de thé au lait devant lui. Un voyageur se tient près de lui et remplit régulièrement le petit verre avec la carafe de vodka. Je me commande des laghmans et une bière. Un cuisinier s’affaire dans la cuisine. Un quart d’heure plus tard, mon plat fume sur le comptoir. Quelle différence avec la nourriture insipide et sans saveur servie dans un wagon tout aussi fade dans nos trains français.

Entre deux gares, les heures s’écoulent tout aussi tranquillement que le train et bientôt, la nuit arrive. Des clameurs s’échappent des compartiments aux portes ouvertes – les provisions sont posées sur la tablette et on mange, et on boit dans une ambiance joyeuse. Puis, les bruits s’évanouissent peu à peu dans le staccato du train. Une voix s’élève, on chante et les têtes sortent des compartiments pour écouter le spectacle. Une certaine euphorie régnait dans le couloir, chacun jouissant de la douce mélopée. Les notes s’espacent et la chanson prend fin, tous retournent à leurs occupations, dans leurs compartiments. Peu à peu, les portes de ces derniers se ferment, les gens vont chercher leur sommeil dans le rythme du train. Tout est calme dans le wagon qui cahote…

Les nuits étaient courtes pour moi dans le train, j’avais des difficultés à trouver les bras de Morphée – et en journée, je culpabilisais de ne pas me repaître des paysages du Kazakhstan lorsque je voulais fermer les yeux pour dormir car mon corps l’exigeait et de fait, je ne dormais pas beaucoup. Les levers ou couchers de soleil sur les plaines ou les steppes kazakhs sont éblouissants depuis la fenêtre de mon compartiment.

Mais bientôt, une agitation, d’abord faible au début se fait plus prégnante dans le wagon à l’approche de la destination finale. Les voyageurs rassemblent le linge de lit pour le confier au chef du wagon, les banquettes du bas sont levées pour y sortir les bagages. Tout le monde s’apprête, les téléphones portables chauffent, le train stoppe et tout le monde descend, plus ou moins éprouvé par un si long voyage.

Il est 5h du matin ce mardi 26 octobre 2021. Le train décharge ses passagers sur le quai de la gare Almaty 2. Je dois rester à la gare avant de rentrer à l’hôtel qui ne pourra m’accueillir qu’à 7h du matin. J’en profite pour manger quelque chose dans l’attente. Il est 7h, je commande un taxi avec l’application Yandex et je sors de la gare. Alors que je suis sur le parvis en attendant mon véhicule, les montagnes d’Almaty se dessinent dans le fond et je mesure la chance que j’ai de me trouver en cette heure et en ce lieu devant un si beau tableau pour les yeux.

Prochaine étape : Öskemen – Oust Kamenogorsk, au pied des montagnes de l’Altaï.

2 réflexions sur “Le tour du Kazakhstan en train”

  1. Cher Laurent, c’est un plaisir de lire la relation de ton voyage; Le train, ce train du bout du monde, pour nous , rappelle un peu ceux qui nous amenaient dans nos campagnes dans les années 50., quand tout le monde se côtoyait encore, serviettes à carreaux, litron de rouge et bavardage.
    Ta rentrée à Rennes , presque clandestine , ne correspond pas , à l’effervescence qui a accompagné ton arrivée à Almaty. C’est dommage..

    Aimé par 1 personne

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