De Samarqand à Toshkent (Ouzbékistan)

Je crois que le chemin m’a happé ; il n’y a plus de lundi, de mardi etc… pas plus qu’il y a de mois de juillet ou d’août. Non, il y a seulement des intervalles entre des villes, des villes aussi dans lesquelles on prend le temps de s’arrêter, des jours restant sur le visa et des kilomètres bien sûr, toujours des kilomètres. Le chemin me dicte sa loi et le coronavirus l’entraîne dans sa folie. Le beau chemin que j’avais préparé depuis le café des Champs Libres à Rennes n’a plus grand chose à voir avec le chemin que j’emprunte. Je  suis comme un bateau ivre, ivre de paysages et de rencontres et surtout ivre d’aventures au gré des opportunités consulaires d’un monde qui se ferme comme une huître.

Dans un tel contexte, quelle peut être la pertinence d’écrire un article tous les mardi sur mon blog ? La encore, ce  n’est pas moi qui décide, c’est le chemin qui dicte sa loi.

Si les événements s’accélèrent, alors je devrais être enclin à raccourcir le temps et rapprocher les articles mais hélas, si les faits se bousculent, je n’aurais pas le temps d’écrire car je serais mobilisé sur le front. Quel casse tête ! Mais on n’oublie trop souvent dans nos vies occidentales, réglées au millimètre par nos habitudes, celles que l’on s’impose et celles qui nous sont imposées, que le temps est élastique : tantôt il se tend et tantôt il se détend.

Je suis en train de me perdre en conjectures pour vous indiquer que je trouve idiot de faire un article le mardi alors qu’il est plus pertinent de l’écrire en fonction du rythme du chemin, donc du rythme « élastique » de celui-ci.

Cette mise au point étant faite, allons goûter l’aventure.

Je suis arrivé assoiffé à Samarqand. Et je n’avais plus d’eau avec moi. Erreur fatale, j’accepte un verre d’eau du robinet… Cela me coûtera une diarrhée pendant 3 jours. J’ai été pris une fois mais pas 2. J’ai du permanganate de potassium avec moi et je vais faire en sorte de l’avoir toujours à portée de main. Ce genre d’histoires est tellement…. emmerdant.

On dit de Samarqand que c’est une perle de l’Asie. Et bien c’est vrai !!! Cette ville est magnifique avec ses monuments aux couleurs turquoises. De même, sur la route, j’appréhendais le comportement des gens, ayant été un peu déçu sur ce point à Bukhara. Samarqand étant plus connue et plus touristique, j’imaginais déjà les nombreuses sollicitations auxquelles j’allais devoir faire face et repousser pour la plupart. Aussi surprenant soit-il, il n’en fut rien. Les habitants de Samarqand sont gentils, sains et les rapports que j’ai eu avec eux étaient simples, beaucoup plus enpreint de curiosité que d’intérêt pécuniaire. C’est aussi avec un certain plaisir que j’ai retrouvé de la gazola aux coins des rues, cette boisson à base de sirop ice tea et d’eau gazeïfié et dont le petit verre coûte 1000 som (0,08€) et le double pour le grand verre. Cette boisson était inexistante à Bukhara.

Très jeune, je connaissais Samarqand au travers des cartes et des livres. J’ai longtemps rêvé cette ville qui a nourrit mon imaginaire. C’est donc avec une certaine émotion que j’ai foulé le Régistan. J’ai d’ailleurs été très étonné des larges proportions de la place et de la magnificence des bâtiments qui l’entourent : la médersa d’Ulugh Beg, la médersa Tilla-Qari et la médersa Cher-Dor. Je crois avoir passé mon après midi à me perdre dans les monuments et d’ avoir contemplé l’ensemble chaque jour de mon séjour à Samarqand.

J’ai même payé une nouvelle entrée pour faire la visite à la nuit tombé tant l’ouvrage est magnifique.

J’ai visité également le Gour Émir, qui est le mausolée de Tamerlan. Ce dernier est un chef de guerre turco-mongol du XV° qui a conquis une grande partie de l’Asie Centrale et est devenu le fondateur de la dynastie des Timourides. Tamerlan ne faisait pas dans la dentelle durant ses campagnes de guerres. On estime qu’il aurait massacré entre 1 et 17 millions d’individus soit 5% de la population mondiale. Malgré cette tâche, il fait la fierté du peuple Ouzbek, une figure tutélaire à laquelle le pays se rattache pour bâtir son identité.

J’ai également visité le mausolée Rukhbad qui a été érigé sur la tombe d’un mystique islamique Cheik Vurhaneddin Sagaradzhi. Il s’agit là d’une construction modeste au regard de ce que j’ai vu à Samarqand.

La mosquée Bibi-Khanoum est un autre monument remarquable de Samarcande. Elle a été construite fin XIV° et rend hommage à l’une des femmes de Tamerlan. C’est beau l’amour.

Près du Régistan est érigée une statue d’Islam Karimov (1938-2016), l’ancien dirigeant autocrate d’Ouzbékistan. Ingénieur de formation, il adhère au Parti Communiste de l’Union Soviétique en 1964 et y gravit progressivement les échelons jusqu’à devenir le Premier secrétaire du parti communiste d’Ouzbékistan en 1989 puis président du Soviet Suprème. Lors de l’effondrement de l’URSS en 1991, il maintient une économie centralisée et planifiée contrairement aux autres RSS d’Asie Centrale. Il ne fait aucun doute que les élections étaient truquées et ses manières d’autocrates parfois sanglantes. Allié des USA un temps, il a rompu l’alliance ensuite pour se tourner vers Moscou. Il est enterré à Samarqand, la ville qui l’a vu naître.

De la statue d’Islam Karimov, au pied de laquelle de nombreux Ouzbeks se prennent en photo, il faut emprunter une belle rue avec ses bâtiments rutilants, ses pelouses bien tondues et ses arbres bien taillés, la rue Islam Karimov qui, au bout d’un kilomètre, mène au mausolée d’Islam Karimov. Il règne en ce lieu une certaine agitation : il y a un continuel va et vient d’Ouzbeks qui viennent se recueillir.

Le mausolée d’Islam Karimov

De plus, il y a pléthore de petites mains pour s’occuper des fleurs, couper aux ciseaux les brins d’herbe qui dépassent, arroser le dallage du mausolée pour apporter de la fraîcheur et cela, sans compter les nombreux militaires qui sont en poste pour garder l’édifice. J’ai pris quelques photos du lieu et au bout de quelques instants, un militaire me héla pour me dire que c’était interdit. Dans la foulée et pour une raison que j’ignore, il m’offrir une tasse d’eau fraîche ; celle-ci étant du robinet, j’ai décliné l’offre avec politesse. Je ne tenais pas à aggraver mes problèmes gastriques…

À l’intérieur de l’enceinte du mausolée
Le saint des saint du mausolée : l’endroit où repose Islam Karimov

Mes conceptions occidentales de démocratie et de dictature se troublent au fur et à mesure que je traverse d’anciens pays socialistes. Je me rends compte que la plupart des gens parlent avec nostalgie du temps de l’URSS ou de la Yougoslavie. J’ai également revu mon jugement sur ces notions avec le Turc Atatürk. Péremptoire, Churchill affirmait “la démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais des systèmes ». Pour ma part, je préfère regarder la condition du bas peuple avant de juger. Je préfère une dictature où le peuple mange à sa faim, vit dans des logements dignes et a un travail qu’une démocratie dans laquelle le peuple a des conditions d’existence si misérables qu’il ne peut exercer pleinement sa citoyenneté car trop préoccupé par des questions de survie.

Une petite centaine de mètres après le mausolée d’Islam Karimov, se trouvait le cimetière de Samarcande où est enterré le bas peuple. Je le visita dans la foulée. Le cimetière de Samarqand différait totalement de celui de Nukus ou de Boukhara. C’est assez particulier de voir un pays où il n’y a pas d’unité dans le cimetière.

Entrée du cimetière de Samarqand avec sa porte en bois ciselé

Le cimetière de Samarqand comporte deux entrées principales : à l’ouest, le mausolée de Karimov et l’entrée pour le bas peuple et à l’est, l’entrée donnant accès aux mausolées des familles nobles qui, à l’époque de Tamerlan, se firent construire des tombeaux d’une très grande beauté, rivalisant dans les tons turquoises ou verts ➡️ nécropole de Shah I Zinda.

Puis, je finis ma ballade à l’observatoire astronomique d’Ulugh Beg. C’est un très bel ouvrage mais j’en avais eu tellement plein les yeux précédemment que j’ai trouvé ce monument modeste…

J’ai de nouveau rencontré Julien, le compatriote que j’avais rencontré à Nukus. Nous avons mangé ensemble le midi et le soir, nous promettant de nous tenir respectivement au courant de l’actualité des passages frontières. Il a pour objectif de faire la vallée du Ferghana et tenter une entrée au Kirghizistan. Pour ma part, sachant qu’il me reste une petite dizaine de jours en Ouzbékistan, je vais me diriger vers Toshkent pour régler mon problème de visa Kazakh.

Tamerlan

Cette affaire me préoccupe beaucoup et me mine. J’oscille entre le découragement et l’espoir. J’élabore des plans B mais, tant que je n’ai pas une réponse, positive ou négative, j’ai des difficultés à me projeter.

Lundi 2 août, j’ai enfin des nouvelles par Jeanne, et des bonnes ; j’aurais mon passeport Kazakh… D’autres questions se bousculent alors ; combien d’entrées ? Combien de temps ? Point de passage imposé ? Il faut que je sois à l’ambassade du Kazakhstan à Toshkent vendredi matin. Un peu plus de 300 kms me séparent de la capitale Ouzbek ; c’est jouable…

Je pars de Samarqand à 6h30. Quelques petites collines mais l’essentiel est plat. Des canaux longent parfois la route. Je m’y arrête pour laver mon T-shirt et ma casquette, y tremper mes pieds et m’asperger le visage ; ce besoin est plus pressant quand le soleil est au zénith.

Vers le milieu de l’après-midi, le paysage change. Des montagnes arides s’offrent à ma vue. La route, longeant une rivière, serpente dans des gorges. Le spectacle est magnifique.

La ville de Djizak arrive vite. Je regarde le GPS et je vois une zone urbanisée sur des dizaines de kilomètres le long de la route. J’ai déjà une centaine de kilomètres au compteur et je n’ai pas vraiment le courage d’en faire 30-40 de plus pour bivouaquer. Je cherche un hôtel depuis une application et j’en dégote un à pas trop cher. En plus, je m’avance pour le lendemain et il n’est pas loin de ma route. Seulement, il n’y a point d’hôtel à l’adresse indiquée sur l’application. J’essaie une autre méthode qui m’entraîne dans le bazar de Djizak. Bref, cette histoire m’énerve tant que je retourne dans le centre me dégoter un hôtel. J’en trouve un à la décoration très kitch. L’essentiel étant qu’il y ait l’air conditionné et que ce soit propre. Ce jour là, j’ai 130 kms au compteur mais, je n’ai avancé que de 100 kms à cause de la quête de l’hôtel fantôme.

Le Syrdarya est avec l’ammudarya le fleuve qui alimente ce qui reste de la mer d’Aral.

La journée suivante est assez monotone. Je pars vers 8h00 de l’hôtel. La journée est déjà chaude. Quitter le confort de la climatisation est parfois un sport de combat. La route, plutôt en bon état, est plate et droite sur des dizaines et des dizaines de kilomètres et longe un canal. Des nids de cigognes sont posés sur chaque poteau d’électricité. Les champs de coton s’étendent à perte de vue. La route est la seule ligne de fuite dans cet horizon sans aspérité. La chaleur est accablante mais un vent soufflant à 20kms/h me pousse. Ce jour là, j’ai eu la moyenne kilométrique la plus élevée (22,51km/h) et la plus grande distance parcourue en une journée (138,54 kms) depuis que j’ai quitté la Bretagne.

Comme à mon habitude, je m’arrête près des points d’eau pour me rafraîchir et laver mon T-shirt plein de transpiration. Je ne suis pas seul à faire ça. Tout le monde à chaud ! Des routiers prenaient le frais tout entier dans un canal. J’en fis de même. Nous étions une bonne dizaine à nous baigner en même temps.

Vers 18h00 commença la quête du bivouac. Je furetais les à côtés de la route à la recherche d’un endroit où je puisse être tranquille. Et les kilomètres, tout comme les maisons s’alignaient. De guerre lasse, je m’engouffre dans un chemin de terre. Je m’assois et me repose tranquillement quand soudain un vacher viens vers moi. Nous discutons un peu. Il s’appelle Erik et me promet qu’il va garder l’entrée du chemin de terre. Je monte la tente, mange un bout, me bois une tisane et je m’effondre, ivre de fatigue.

La circulation s’intensifie dès lors que je me rapproche de Tachkent : la 2×2 voies devient une 2×3 voies puis une 2×4 voies. Quand je pénètre dans la ville j’emprunte même une 2×5 voies d’où les voitures s’engagent dans tout les sens. Je me sens petit dans cette très large avenue. Les coups de klaxon fusent de partout. Une expérience à 360° toute aussi exaltante qu’effrayante.

Je vais prendre quelques jours pour visiter la ville avant de continuer ma route vers Almati.

ÉPILOGUE

Le lendemain de mon arrivée, je me suis rendu à l’ambassade du Kazakhstan à Toshkent. Avant de m’y rendre, je dois passer à la NBU (National Bank of Uzbekistan) afin de retirer des dollars pour payer le visa. Les procédures sont lourdes pour acheter des dollars. A 9h30, je me rends enfin à l’ambassade mais, l’adresse fournie par Google est erronée. J’arrive tant bien que mal à récupérer l’adresse sur le site de l’ambassade mais, ni Google, ni mon GPS ne reconnaissent l’adresse. Les rues adjacentes à l’ambassade sont écrite en cyrillique… Toutefois, j’arrive à trouver un point de chute à 500 m de l’ambassade. J’ai 5 kms à faire. J’y arrive enfin et j’attends selon les ordres du policier en faction, j’attends longtemps… Je rentre enfin dans le bureau et on me tend 4 folios à remplir. Je rends les papiers avec une photo et je dois payer 80€ (quand même !!! ) à une banque située à 500 m de l’ambassade. Encore de la paperasse et des signatures. Lorsque je reviens, il est 12h05 (l’ambassade ferme à 12h00). On m’informe que le visa sera à ma disposition le 13/08 à l’ambassade. Je dois de nouveau m’engager dans des négociations pour avoir mon visa le 12/08 maxi car, le 13, je dépasse de 24h mon autorisation de séjour sur le sol Ouzbek et je ne tiens pas à avoir de problème et surtout pas d’amende en Ouzbékistan. Finalement, c’est bon pour le 12. Avant de partir au Kazakhstan, je ferai un crochet à l’ambassade.

3 réflexions sur “De Samarqand à Toshkent (Ouzbékistan)”

  1. Cher Laurent, quelle épopée, nom de nom, que de villes, de monuments, de tombes, de réflexions à la hauteur du voyageur que tu es devenu. Eh oui, les notions que nous croyions tirer cordeau ondulent, zigzaguent, se dissipent, le monde ne ressemble pas à nos croyances. Courage et amitié. Jpl

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    1. Tes photos sont magnifiques Laurent ..
      Comme tu le dis la notion de temps se perd …. les jours …les mois …
      Je suis sur que tu iras jusqu au bout …
      Courage et energie …

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  2. Bonne Fête Laurent, car c’est aujourd’hui que nous rendons hommage à celui qui a inspiré à tes parents de te donner ce prénom. Il est vénéré aussi bien en Occident qu’en Orient.
    JP

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