De Moynaq (Ouzbékistan-Karakalpakstan) à Nukus (Ouzbékistan-Karakalpakstan)

Moynaq est situé tout à l’ouest de l’Ouzbékistan, dans la république autonome du Karakalpakstan qui n’a d’autonome que le nom depuis la création de l’Ouzbékistan en 1924. Bien qu’étant beaucoup plus proches des Kazakhs que des Ouzbeks, les Karalkapaks ont été rattachés à ces derniers par Staline dans un souci de contrôle par la division. La même technique a été utilisée en Géorgie avec l’Ossétie du sud.

Moynaq est tristement célèbre car cette ville a été victime de la folie humaine. Durant l’époque soviétique, il avait été décidé de pratiquer la culture intensive du coton. Pour mettre en œuvre cette politique, il fallait de l’eau, beaucoup d’eau. De nombreux canaux furent creusés pour capter les eaux de l’Amou-Daria et alimenter les champs. Or, les eaux du fleuve irrigant les cultures ne se déversaient plus dans la mer d’Aral qui, peu à peu se dessécha. La mer s’éloignait inexorablement de Moynaq… Comme par ironie, les canaux d’irrigation étaient de si piètres qualité que 60 à 75% de l’eau était perdue. Aujourd’hui, elle est à 30 kms au nord de la ville. L’industrie de la pêche et toutes les activités qui en découlaient (réparation de bâteaux, conserverie et c..) ont disparu avec la mer.

La mer d’Aral en 1960 et 1970
La mer d’Aral en 1980 et en 2000
La mer d’Ara

La mer s’est retirée mais le sel est resté et s’envole dans les environs et se dépose sur les rares terres arables qui deviennent peu à peu stériles.

La mer apportait de l’humidité sur les pourtours de l’Aral et avec elle de la végétation et de la faune. Seuls subsistent des buissons épineux adaptés aux rigueurs du climat.

Spectacle affligeant des bateaux rouillés témoignant de la présence de la mer

L’humidité de l’Aral rafraîchissant la région, les températures n’en finissent plus de monter aujourd’hui.

Les malheurs s’enchaînent pour la population qui peine à se nourrir tant les ressources s’amenuisent inexorablement. Les conditions d’existence deviennent plus difficiles avec le temps pour les hommes qui peuplent cette terre.

On pourrait se réjouir de voir de nombreux enfants jouer dans les rues de Moynaq ; d’ailleurs, heureusement qu’ils sont là pour donner un semblant de joie à la ville. Mais, ces enfants n’ont que des grands-parents car les parents ont déserté la ville pour trouver du travail ailleurs, et donc des moyens de subsistance, dans les grandes villes comme Nukus, la capitale du Karakalpakstan.

Le phare de Moynaq ne peut que guider ceux qui se sont perdus da

Cette décision politique d’irriguer le coton dans des régions désertiques a tué peu à peu l’espoir des générations qui se succèdent ici.

Se promener dans Moynaq est irréel. Il y a cette impression d’être au bout du monde, au bout de tout. Aù delà, il n’y a rien sinon le désert que le vent balaie en tourbillons de sable et quelques bâteaux rouillés gisant sur un sol sablonneux, témoins d’une époque prospère : Moynaq a fourni beaucoup de poissons à l’URSS durant la famine de 1921-1922 pour soulager la faim des soviétiques durant la grande famine.

Rue de Moynaq

L’ancienne conserverie, rongée par le vent et le sel, se délite avec les années qui passent tout comme les bateaux échoués dans ce désert. Inéxorablement.

La ville ressemble à ces décors de westerns spaghetti à la Sergio Leone. Seule la rue principale est goudronnée ;  ce n’est que du sable fin et de la poussière dans les rues adjacentes et souvent désertes. De temps à autres, les cris des enfants qui jouent redonne de la vie.

La rue centrale de Moynaq

La chaleur accable tout le monde à Moynaq. Le thermomètre monte facilement au delà de 40° à l’ombre et ne descend qu’en deçà de 30° vers 5h00 du matin, qui est l’heure la moins chaude.

Rue de Moynaq. Les tuyaux jaunes transportent le gaz le long des rues et des routes sur des centaines de kilomètres

La ville ne commence à vivre que vers 17h-18h, lorsque le soleil, plus bas à l’horizon est empêché par les bâtiments et laisse de larges surfaces d’ombre.

Moynaq est étendu sur 5 kms environ et des taxis passent leur journée à sillonner la route principale d’un bout à l’autre en klaxonnant les passants pour les inciter à monter en voiture. Il y a également de nombreux cyclistes, qui, n’ayant pas les moyens d’acheter une auto utilisent ce mode de déplacement. Le porte bagage est très utilisé, que ce soit pour transporter des bouteilles de 5l d’eau, mais aussi un enfant ou Madame.

Avec Aslagad et Rusla notamment, nous avons bu du Qarataw, un alcool titrant à 40⁰

Mon objectif était de revenir à Nukus en traversant un désert. J’avais 185 kms à faire. Je me suis préparé 8 litres d’eau et surtout, j’avais prévu de partir vers 5h le matin afin de rouler aux heures les moins chaudes.

J’ai une très très légère pente tout le long de la route. Plus les heures avançaient et plus le soleil devenait brûlant.

De longues lignes droites !!!

Autour de moi, c’est le désert. Des tourbillons de sable, d’un diamètre de 1 à 4 mètres, s’élèvent régulièrement vers le ciel, sur une cinquantaine de mètres de hauteur. Parfois, il s’en forme 4 ou 5 simultanément. C’est un spectacle impressionnant.

Tornade de sable en formation.

Et toujours cette chaleur écrasante sur cette route plate en ligne droite. Pas d’ombre, seulement des buissons épineux. Et je roule ainsi des dizaines de kilomètres. Je m’arrête régulièrement pour boire tant le vent asséche ma gorge à chaque respiration : presque un litre par tranche de dix kilomètres.

Les places à l’ombre coûtent cher.

Les heures les plus chaudes viennent et m’accablent. Je trouve enfin quelques arbres qui me donnent une ombre bienvenue. Je m’arrête puis je reprends au bout de quelques temps. La route est droite sur des kilomètres et les vapeurs de chaleur m’empêchent d’en voir le bout. Il fait de plus en plus chaud. La météo annonçait 40° à l’ombre. Mais combien en plein soleil ? L’eau que je bois est chaude.

J’arrive enfin à Qu’ng’irot. Je m’installe dans un restaurant et mon premier geste est de me jeter sur de l’eau fraîche. Je mange ensuite et je traîne un peu, profitant de la relative fraîcheur du lieu. Les gamins de la restauratrice font des selfies avec mon vélo et moi. Les cyclotouristes doivent être rares dans la région, qui plus est, quand ils sont Français. J’ai parfois l’impression d’arriver comme un messie. C’est une étrange sensation qui parfois me gêne.

Après cette pause méritée, je réprends le vélo et je roule jusqu’à la tombée de la nuit. Je me trouve un coin tranquille proche de la route, je plante ma tente me chauffe une tisane que je bois à la nuit tombée. Il est 23h00 et il fait 35° selon la météo. Je m’endors rapidement. La nuit sera courte. J’ai mis le réveil à 4h30…

Après avoir englouti deux cafés et plié le camp, je réprends la route. Il fait 25-27°. C’est agréable de rouler. La route est toujours aussi droite et les nids de poule ou le très mauvais état de la chaussée permettent de casser la monotonie. Les heures passent, les kilomètres défilent et la chaleur monte de plus en plus. Il est 11h00 et je m’arrête à Stancya Shumanay pour me rafraîchir et manger un bout pendant que le soleil est à son zénith.

Oral

Comme à chaque fois, mon arrivée est remarquée et provoque la curiosité des Karakalpaks. Les enfants du tenanciers se prennent en photo avec moi et m’assaillent de questions. Ce sont des moments d’échanges précieux parce qu’ils sont simples. Un garçon m’aborde, il s’appelle Oral (prononcez Houra) et il me convie à manger chez lui ; il n’habite pas très loin de la route. A travers un entrelacs de chemins en terre, j’arrive chez lui.

Aslamabad

C’est une petite ferme ou coexiste une vache et son veau, une quinzaine de chèvres et quelques poules. En outre, un petit potager est attenant et il y pousse toutes sorte de fruits ou légumes dont des pastèques.

La supa

Il me présente Aslamabad, son frère, Jembalaya, sa petite sœur et sa mère. Et il m’invite à m’installer sur la Supa (prononcez Chupa). Nous partageons une pastèque autour d’un thé. Les heures sont si doucent et contrastent avec la violence du soleil. Nous sommes si bien installés que nos paupières s’alourdissent. Nous sombrons peu à peu dans une sieste salvatrice, notamment pour moi qui n’a pas beaucoup dormi la nuit passée.

Ensuite nous allons nous baigner dans un canal dérivatif de l’Amou-Daria. L’eau n’est pas vraiment fraîche, ni transparente d’ailleurs, mais son simple contact fait un bien fou d’autant que je ne me suis pas lavé depuis la veille, préférant garder l’eau pour la boire. Je me prends même à nager, ce qui ne m’étais pas arrivé depuis mon départ de Rennes.

Retour de la baignade

Nous rentrons ensuite et partageons un repas. La maman d’Oral me donne des poires et du pain qu’elle était juste en train de préparer. Le soleil commence à décliner, il est l’heure de repartir. Comme la veille, je roule jusqu’au coucher du soleil et me trouve un coin pour dormir

La mère d’Oral et d’Aslamabad prépare le pain.

A peine 50 kilomètres me séparent de Nukus. La matinée va être tranquille bien que la chaleur soit bien présente. L’objectif étant de faire le maximum de kilomètres tant qu’il ne fait pas trop chaud. Au bout de 2h00, alors que je suis dans la banlieue de Nukus, je fais une pause en m’asseyant sur le tuyau de gaz qui court la campagne le long des routes. Une Karakalpak traverse la route, me salue, vient à ma rencontre, me tend un pain entier puis poursuit son chemin…

Nukus n’est plus très loin. Les villages sont plus gros et il y a plus de monde à pied ou à vélo. La route est d’une si mauvaise qualité qu’il est plus confortable de rouler sur les bas côtés.

Bientôt, je passe l’Amou-Daria et j’arrive très vite au cimetière de Nukus.

l’Amou-Daria

Là encore, c’est un cimetière radicalement différents de ceux que j’ai vu jusque là. Des femmes prient à l’ombre dans la mosquée située à l’entrée.

Le cimetière de Nukus

Je penètre dans le cimetière par une petite sente. Les buissons épineux envahissent peu à peu les tombes et me griffent à mon passage. Certains monuments sont de vraies petites constructions élaborées qui côtoient des tombes d’une très grande simplicité. Existe-t-il une lutte des classes au delà de la vie ?

A ma sortie, l’imam vient à ma rencontre, sans doute intrigué par la présence d’un européen à vélo dans un tel lieu. Je lui explique ma démarche en buvant un thé. Puis, je reprends ma route.

Les larges avenues de Nukus m’ouvrent les bras sous une chaleur étouffante. Je suis enfin arrivé et je rêve déjà à la bonne douche froide que je vais prendre, moi qui ne me suis pas lavé pendant trois jours. Dans ces contrées hostiles, l’eau est si précieuse qu’on la garde exclusivement pour boire.

Nukus et ses larges avenues.

Nukus est une ville qui ne comporte pas vraiment de centre ancien, pas de vieux bâtiment, pas vraiment de patrimoine. Elle a plutôt à voir avec une ville pionnière, posée là, aux marches du désert. D’ailleurs, on n’y croise des investisseurs un tantinet aventuriers dans les hôtels comme Artiome, un Russe, qui a un commerce d’export d’artémias pêchés dans la mer d’Aral et qu’il destine au marché des compléments alimentaires. Nukus n’est pas du tout touristique et cela simplifie beaucoup les rapports avec les gens simples et les commerçants qui ne voient pas l’européen comme un portefeuille sur patte. La curiosité de chacun l’ emporte largement sur l’appât du gain. Ainsi, j’ai découvert le « gazola », une boisson faite d’eau gazeuse et de sirop au goût « ice tea » et que le Noukusien boivent à longueur de journée au détour des rues. Je m’en suis fait offrir plusieurs par le commerçant qui était tellement content de faire découvrir sa boisson à un touriste. C’était vraiment touchant.

Petite gargote vendant des verres de Gazola, la boisson préférée des Noukusiens

A un autochtone à qui j’ai demandé combien il avait vu de Français ces dernières années ; il m’a répondu que j’étais le premier… Des bâtiments d’un kitsh absolu tel que le restaurant « romantique » Sultan Saray peuvent côtoyer des bâtiments décrépis voire abandonnés.

Le Sultan Saray, restaurant « romantique » à Nukus
Son entrée kitsch pour les amoureux
Ses lustres flamboyants
Un décor Versaillais au milieu du désert.

Et puis, il n’y a pas grand monde dans les rues en journée. La chaleur y est sans doute pour beaucoup  On trouve beaucoup de salles de jeux pour « gamers », symptôme d’une jeunesse qui doit s’ennuyer par ici

Si les rues de Nukus sont désertes en journée, il y a en revanche un lieu qui grouille de vie aux heures les plus chaudes : la gare routière et le bazar.

La gare routière de Nukus. Un constat sur le parc automobile ; il n’est composé que d’autos de la marque Chevrolet y compris les transports en commun. Autrefois, sous le communisme, c’était Lada. D’un monopole public étant un bien commun, c’est passé à un monopole privé au bénéfice d’acteurs privés…

On y trouve absolument de tout ; des poissons séchés, des fruits secs et moins secs, des légumes, de la viande et de l’alimentation en tout genre mais aussi des vêtements, du matériel de vélo, des outils, de l’électronique, des produits ménages en tout genre et aussi des gargotes où on peut manger un bon repas pour 2 pour à peine 2€. N’étant pas habituée aux touristes, je suis vu comme un extra-terrestre et je bénéficie, à ce titre, d’une certaine bienveillance de la population.

Un compatriote m’a rejoint à la maison d’hôtes où je me trouve. Il se nomme Julien et a traversé l’Europe par le sud. Comme moi, il s’est retrouvé en carafe à Tbilissi. Je crois que c’est aussi le cas de nombreux voyageurs qui se retrouvent coincés par le covid dans la capitale Géorgienne, n’ayant d’autre choix que de survoler les réglementations « coronavirus » de certains états en prenant l’avion. Certains s’y résolvent et d’autres non.

Avec Julien

Avec Julien, nous parcourons les rues de Nukus l’après-midi par 40° à l’ombre. Fort heureusement, nous nous mettons régulièrement à l’abri de la chaleur en dégustant une bière dans un bar climatisé. Durant ces moments, nous devisons sur nos expériences et itinéraires respectifs. Et puis, quel bien fou de parler Français !

A 23h30, le thermomètre affiche encore 34° en ce 22 juillet. Ces températures sont toutes aussi délirantes que la ville de Nukus. Nous buvons une dernière bière fraîche.

Il est 23h30 à Nukus

Demain est un autre jour

5 réflexions sur “De Moynaq (Ouzbékistan-Karakalpakstan) à Nukus (Ouzbékistan-Karakalpakstan)”

  1. Mon ami, comme c’est un bonheur de te lire, de découvrir avec toi des pays si lointains et si proche à la fois. Je suis tellement heureux pour toi , des découvertes que tu fais, de l’humanité que tu rencontres, des enfants , qui partout dans le monde joue, et tu découvres aussi ce que veut dire être français.
    Bien sur , j’ai de l’affection pour toi, mais au delà de ça , je te remercie et à quel pint je songe que cette grande traversée ne te quittera plus.
    JP et toute mon amitié.

    Aimé par 1 personne

  2. A CHARON
    Bravo pour ce récit magnifique qui nous fait voyager dans cette région devenue sinistrée.
    Et merci de prendre autant de temps sur ton voyage pour nous le faire vivre.
    Bon courage pour cette aventure qui parfois est dure.

    Aimé par 1 personne

  3. Bonjour Laurent,
    Encore merci pour ton superbe article.
    Ici après plusieurs jours à plus de 30°C la pluie s’installe pour la journée voire plus. Contrairement aux années précédentes, la pelouse du jardin est restée verte, ce qui nécessite d’augmenter la fréquence de tonte… Le tour de France est terminé mais ici les cyclistes et les touristes ne manquent pas d’eau. Ils sont douchés pendant l’effort…
    Ce petit message apporter de la fraîcheur pour adoucir ta canicule. Plutôt qu’une bière fraîche, ici nous avons tendance à boire un thé chaud…
    Bonne route
    Au plaisir de te lire bientôt
    Raymond

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    1. Merci pour ton commentaire
      Effectivement, il fait très chaud et je regarde avec envie la météo en Bretagne quand j’ai de la 4G… Et aussi quelques photos de paysages bien verts quand j’ai la nostalgie. Ça me change des buissons épineux…
      Si on pouvait s’échanger les surplus de pluie ou de soleil, ce serait bien mais non, car ça ferait un motif de guerre en plus.
      Contentons nous de subir le temps que nous avons.

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