De Kozlodouy (Bulgarie) à Haskovo (Bulgarie)

Circuler les routes bulgares n’est pas chose aisée. Vachias le Russe m’avait prévenu. Les routes sont étroites et particulièrement mal entretenues. Quand il y a un beau revêtement, c’est qu’il y a un traffic dense. L’automobiliste ou le chauffeur de poids lourds ayant d’énormes difficultés à déplacer le pied gauche de quelques centimètres vers la pédale de frein, alors ça rase de très près ; qui plus est, de nombreux chauffeurs ont une main sur le volant et l’autre à l’oreille avec le téléphone portable. Quelle sensation d’avoir un camion tractant en plus une remorque à 80 ou 90 km/h passer à 30 cm du guidon. La concentration est requise à chaque instant car le moindre écart peut être fatal. De plus, la végétation, qui est dense et haute n’est coupé qu’à ras de la route (pas de bas côté) et cela retire de la visibilité à tous.

Quant aux autres routes, on est face à un réseau routier extrêmement mal entretenu. Les nids de poules sont monnaie courante et recquièrent une très grande attention dans les descentes car avec la vitesse, on ne les voit qu’au dernier moment. Alors, il faut rapidement regarder derrière s’il s’il y a quelqu’un et trouver rapidement son passage pour éviter les trous. Quand on est cycliste, un nid de poule, selon son importance, peut facilement casser net une roue. Quand aux automobilistes, ils ont tendance à rouler au milieu de la route quand il n’y a pas trop de circulation. Il aurait sans doute fallu que je passe par la Roumanie pour partie afin d’éviter ces conditions et prendre le ferry à Bechet afin de traverser le Danube et rejoindre Oryahovo en Bulgarie. C’est le conseil de beaucoup de cyclotouristes dans les forums car on ne se sent pas en sécurité sur les routes bulgares

En compensation, la route offre des opportunités très gourmandes ; les cerisiers, les mûriers et mûriers blancs y pullulent. Une poignées de ci de là de ces fruits succulents est toujours réconfortante.

En dehors de mettre quatre jeux de deux panneaux sur la portion de 250 kms d’Eurovelo 6 que j’ai emprunté, la Bulgarie s’est limitée au minimum syndical : aucun itinéraire spécifique, aucun marquage au sol, aucune piste cyclable – les Eurovélos, qui sont censées promouvoir le cyclotourisme en empruntant des voies apaisées, vous font passer sur des routes à fort trafic en Bulgarie. Pourtant, l’Union Européenne a versé des crédits pour les eurovelo afin de favoriser le tourisme dans les pays traversés. La Serbie qui est plus pauvre que la Bulgarie a fait des efforts beaucoup plus grands pour l’Euro vélo 6. Pour m’en être entretenu avec des Bulgares, il y a beaucoup de corruption en Bulgarie. D’ailleurs, le pays connaît une certaine instabilité politique avec un gouvernement de transition – des élections vont avoir lieu ce 11 juillet pour un nouveau gouvernement. Il y a de nombreuses manifestations de la société civile contre Boïko Borissov, l’ancien président de la République. La population reproche à ce dernier sa corruption et veut traduire en justice ceux qui en ont largement bénéficié. De nombreuses dotations de l’Union Européenne destinées à moderniser la Bulgarie et la mettre à niveau avec les autres pays de l’Union ont été détournées au profit des membres du parti politique GERB-UDF (conservateurs démocrates chrétiens). Cette situation explique facilement à quel point l’Eurovélo 6 est si minable en Bulgarie.

La surface des champs m’a beaucoup étonné. J’ai roulé parfois 30 kms avec des surfaces cultivées sans aucune habitation. J’ai vu des champs dont la longueur dépassaient les 2 kilomètres. Et j’ai vu aussi de véritable complexes agricoles faisant passer nos exploitations de la Beauce pour des fermettes champêtres. Renseignements pris, il s’agit d’un héritage de la période stalinienne. A cette époque, il avait été décidé de collectiviser tous les moyens de production, dont les terres. Ainsi en 1944, la taille moyenne des exploitations qui était de 4,3 ha passe à 24000 ha en 1977 avec la collectivisation – la plus grande exploitation faisant 100 000 ha. Tout cela sur le modèle des kolkhozes russes. Le paysage en a été largement affecté. A la chute du mur, il y eut de nombreuses tentatives de redistribution des terres mais elles ont échoué. L’entrée dans l’UE et la perspective de la PAC attirent les investisseurs étrangers et la Bulgarie assiste à une reconcentration des exploitations pourtant remise en cause par les réformes agraires ayant suivies la fin de l’union Soviétique.

Les villes Bulgares sont plus ou moins organisées de la même manière. Il y a une rue commerçante qui est généralement la mieux entretenue de la ville mais, dès lors qu’on bifurque dans des rues annexes, on constate un laisser aller, que ce soit pour la chaussée que pour les habitations. A la sortie des villes, des vastes zones industrielles glauques comptant de nombreuses usines désaffectées. Ces villes, qui devaient faire la fierté du régime communiste dans les années 50-60 tombent en déliquescence aujourd’hui.

Sur les routes bulgares, j’ai rencontré des animaux que l’on ne voit pas beaucoup, voire par du tout en Bretagne. Des gros lézards verts, de nombreux serpents qui prennent le chaud sur le bitume, des choucas gris et des corneilles grises. J’entends également des chants d’oiseaux que je ne connaissais pas du tout. Mais, la star incontestée reste la cigogne. Quasiment chaque village à la sienne. On dit que la cigogne aime nicher près des humains mais ces derniers font tout pour attirer l’échassier (construction de plate-forme au sommet des poteaux d’électricité notamment). Qui de l’un est attiré par l’autre ? Peut-être le sont-ils tous les deux l’un et l’autre… A noter que de nombreux piafs nichent dans le nid de la cigogne.

Autres « bizarrerie » bulgare : la machine à café. En France, elle est confinée dans des lieux d’attente et impersonnels ou au travail. En Bulgarie, elle est absolument partout, y compris dans les petits villages dès lors qu’il y a au moins un commerce. On peut ainsi observer successivement quatre à cinq machines à café sur cinquante mètres dans une rue. On en trouve devant des magasins de vêtements, de pièces automobiles, de livres etc…

A Pleven, lors de ma halte, j’ai lié connaissance avec Silvano, un Italien qui fait le tour d’Europe avec sa moto. Il partait pour Bucarest aujourd’hui puis Chisinau en Moldavie. Nos conversations reviennent vite au coronavirus pour s’échanger des astuces quant au passage des frontières. A ce propos, j’ai appris qu’il fallait une attestation de déplacement pour tout Français désirant se rendre à l’étranger. Faut-il que je demande au Ministère de l’intérieur si je dois rédiger une attestation lorsque je quitterai la Bulgarie pour la Turquie ? Ces attestations font le charme de la France vu de loin, de très loin.

Pour rejoindre Pleven, je ne suis pas passé par Dinan et encore moins par Landébia ; non, je suis passé par Trastenik. Cette ville ressemble aux autres villes Bulgares par son ordonnancement : tout le paquet a été mis dans la rue principale et le reste est dans un mauvais état. C’est sans doute ce drôle d’attelage qui constitue le charme des villes post-soviétiques. Cette cité compte 110 000 habitants et elle importante pour un pays de 7 millions d’habitants. Il y a quelques grosses enseignes (décathlon, Mr Bricolage, Lidl notamment) mais ça reste très limité et surtout, ces enseignes, comme en France, sont à la périphérie. Dans la rue principale, on trouve essentiellement des petites boutiques indépendantes pour l’habillement, les arts ménagers, l’alimentation, la restauration etc…

Je commençais à désespérer du charme des villes Bulgares jusqu’à ce que je n’atteigne Veliko-Tarnovo. En effet, en dehors de la rue principale, les villes Bulgares n’avaient pas grand charme sinon celui du stalinisme décrépit. Arrivant avec une pluie d’orage, par une zone industrielle vieillotte dans laquelle une grande cheminée d’usine crachait nuit et jour une fumée jaunâtre épaisse et en ayant traversé ses « nouveaux » quartiers déliquescents au charme très soviétique, rien ne prédestinait à ce que je change d’avis. Le soir même de mon arrivée, je décidais d’arpenter la vieille ville à pied et je trouvais de plus en plus d’attraits à cette ville. Veliko-Tarnovo est bâtie autour d’une rivière (la Yantra) dont les flancs sont abrupts. Les habitations sont donc construites à flanc de côteaux. Les escaliers sont nombreux et pentus et on passe son temps à les descendre pour en remonter d’autres afin de passer d’un bord à l’autre de la ville et comme en outre, la rivière forme un cintre, cela multiplie les occasions de se muscler les cuisses. J’ai alors découvert une ville très charmante avec ses maisons anciennes construites en terrasse. La ville fut la capitale du second empire bulgare jusqu’à sa chute au XIV. Sur une colline se trouve une très jolie forteresse (Tsarevets)  qui domine la ville. Hélas, pendant que vous cherchiez l’ombre à cause du soleil en en Bretagne, on en était à chercher des abris pour se protéger de la pluie en Bulgarie – des pluies d’orage…

Vu l’état des routes et leur étroitesse, le comportement dangereux des Bulgares au volant et les nombreux conseils qui m’ont été dispensés, je décidais de passer la chaîne des Grands Balkans en car. Je me suis rendu à la gare routière de Veliko-Tarnovo acheter mon billet en précisant bien que j’avais des bagages encombrants. Une chose que j’ignorais, c’est que la liaison ne se  faisait pas en car mais dans une sorte de minibus. Fort heureusement, j’avais bien emballé mon vélo dans du film alimentaire. Lorsque le minibus est arrivé, je croyais bien que j’allais devoir trouver une autre solution ; je commençais à élaborer une autre solution avec le train. Dans les moments désespérés, je me repasse en tête un chant que j’entendais à l’église lors de la bénédiction d’un défunt lorsque j’étais croque-mort :  « Sainte Anne, Ô bonne mère, toi que nous implorons ; écoute nos prières et bénis tes Bretons ». Il faut croire que Ste Anne veillait sur moi. Mes bagages rentraient dans le petit coffre du bus mais pas le vélo. Problème ! Qu’à cela ne tienne, le vélo a pris place dans le couloir du bus. Le chauffeur menait son véhicule, la main gauche sur le volant et la droite sur le vélo pour le maintenir dans les virages et lorsqu’il y avait des cahots (nous sommes sur des routes bulgares). En prime, il fallait descendre et remonter le vélo à chaque arrêt pour que les passagers puissent prendre place ou descendre ; il y en a eu six jusqu’à Haskovo.

Ayant passé les montagnes des Grands Balkans, je suis arrivé à Haskovo, dans le sud de la Bulgarie. Cette ville ressemble aux autres villes que j’ai passé : une belle rue commerçante et le reste à l’avenant. Une nuance toutefois, j’y ai vu un minaret – la Turquie se rapproche.

Là où je suis bien contenté dans les anciennes républiques socialistes ou soviétiques, c’est par l’afflux de bâtiments ou monuments relevant du courant architectural et artistique du « brutalisme ». Des structures sans ornement avec des matériaux bruts et des répétitions. La bonne vieille tour de la sécurité sociale à Rennes relève de ce courant. J’avais repéré quelques bâtiments à Belgrade en Serbie mais je me suis surtout régalé en Bulgarie.

Tour Genex à Belgrade
Veliko-Tarnovo
Monument aux morts à Pordim
Centre de Letnica – l’ensemble est brutaliste.
Monument immense Asenevtsi à Veliko-Tarnovo
Veliko-Tarnovo

C’est donc à Haskovo, dans le sud de la Bulgarie que s’achève mon récit cette semaine. Il est vraisemblable que je vous écrirai depuis la Turquie la semaine prochaine.

D’avance, je m’excuse pour les fautes d’orthographe ou les coquilles que j’aurais pu laisser derrière moi. A ma décharge, j’écris depuis un téléphone portable et mon correcteur d’orthographe, qui doit parfois m’en vouloir, me mène la vie.

Publié à Haskovo (Bulgarie) le mardi 15 juin 2021

4 réflexions sur “De Kozlodouy (Bulgarie) à Haskovo (Bulgarie)”

  1. Merci Laurent je retrouve l’atmosphère des pays ex URSS dans ton récit.
    Tu as raison d’adapter ton parcours à la réalité des routes et de la circulation.
    Il fait très chaud à Rennes en ce moment mais la pluie est prévue dans les prochains jours.
    Bonne route
    Raymond

    Aimé par 1 personne

  2. Salut Laurent…
    Tes aventures sont toujours aussi passionnantes et bien contées….
    A ton prochain recit
    Ps: peux tu mettre en pic , le systeme de tractage de ton chariot sur ton velo …
    Bises
    Samuel

    Aimé par 1 personne

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